18 février 2004 à Delémont

Rencontre d'information et de débat

«Chômage et santé»

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 LES NOUVEAUX RISQUES LIÉS AU TRAVAIL 

Professeur Gianfranco Domenighetti, directeur de la Santé publique du Canton du Tessin, professeur à l'Université de Lausanne

Je m'occupe depuis quelques années d'économie de la santé. J'ai fait quelques études dans le domaine de la précarisation du travail, du stress au travail, de la peur de perdre son emploi et des conséquences pour la santé. J'ai reçu maintenant la mission d'évaluer pour toute la Suisse la relation entre la peur de perdre la place de travail et la santé.

Economie et santé

Je crois que tout le monde s'est aperçu que, depuis quelques années, spécialement depuis les années 90, après la chute du mur de Berlin, quelque chose a changé dans la pratique économique. On se trouve depuis plus d'une décennie dans une période caractérisée par la globalisation, le libre échange, la déréglementation, la privatisation et la baisse des impôts. Ce qui donne, en termes d'équité sociale, une augmentation des différences entre les revenus, c'est-à-dire qu'il y a des gens qui gagnent toujours plus et un nombre croissant d'individus qui gagnent moins. Autres effets de la globalisation sont la stagnation voire la diminution des revenus moyens, l'augmentation du chômage, la diminution des amortisseurs sociaux, c'est-à-dire les airbags qui permettent aux gens d'avoir encore de l'espoir.

Autre conséquence directe de la déréglementation: l'augmentation de la précarisation du travail; c'est précisément de cela que je vais parler aujourd'hui. Je vais parler surtout de la peur de perdre l'emploi et des conséquences sur la santé dans cette phase qui se situe juste avant l'entrée au chômage. On compte déjà beaucoup d'études sur les conséquences du chômage sur la santé, et toutes ces études montrent clairement que le chômage provoque en général une dégradation de l'état de santé..

 

Travail et santé

Il faut dire clairement que le travail est en soi un des principaux facteurs de santé. Le travail est aussi un facteur très important d'intégration sociale, parce qu'on affirme qu'il doit assurer un rapport dialectique fécond entre l'individu et le reste de la société. Il faut cependant quelques conditions pour que le travail soit réellement un facteur de santé. Il doit être raisonnablement stable, équitablement rétribué, discrètement intéressant et accompli dans des conditions qui respectent les droits de la personne, notamment par rapport à la santé, à la sécurité et à la dignité.

Aujourd'hui je peux dire que le travail risque de passer, ou qu'il est en train de passer, d'un facteur essentiel de bien-être sanitaire à un facteur important de morbidité, de maladie ou de mal-être.

De nombreuses études ont mis en évidence ce qu'on appelle les nouveaux risques liés au travail. On les appelle ainsi pour les distinguer des risques classiques, liés aux accidents de travail qui sont pris en charge par les assureurs et qui donnent lieu aux prestations de l'assurance accident ou de l'assurance invalidité. Alors qu'aujourd'hui la modification des conditions et des rythmes de travail, la pression psychologique exercée sur l'exécution des tâches, le manque de soutien et de collaboration à l'intérieur de l'entreprise - de la part des supérieurs ou des collègues - , l'incertitude sur le maintien de l'emploi, tout ceci a créé une augmentation de la pression psychologique sur une proportion toujours croissante de travailleurs, ce qui génère du stress qui aura des conséquences directes sur la santé.

Les coûts directs (financiers) sont "externalisés", comme on dit, dans l'assurance-maladie ou dans l'assurance-invalidité. L'assurance-invalidité et le patronat ont des difficultés à reconnaître ce type de risques comme pouvant donner droit à une indemnisation quelconque. Aujourd'hui il y a environ 80'000 personnes à l'assurance-invalidité pour des causes psychiques comme celles que j'ai décrites plus haut (et qui ne sont pas à assimiler aux troubles mentaux !) et qui sont les conséquences des nouveaux risques liés aux changements des conditions de travail.

 

Quelques évidences empiriques

La Figure 1 donne pour l'ensemble de la Suisse une quantification du stress continu au travail et de la crainte de perdre l'emploi. Environ 1 million de travailleurs y sont impliqués:

 

 

 

La Figure 2 montre que dans les derniers 20 ans la situation s'est considérablement dégradées. En effet la proportion de travailleurs qui ressentent des symptômes typiques du stress au travail est pratiquement doublée.

 

 

Le graphique 3 nous informe que ceux qui sont souvent ou très souvent stressés ont une prévalence plus que double pour toute une série de symptômes étroitement liés au stress au travail.

 

 

 

Parmi les travailleurs qui se sentent souvent ou très souvent stressés (27 % de l'ensemble) le pourcentage de ceux qui consomment régulièrement des somnifères, des tranquillisants et/ou des antidépresseurs est plus que double (22 % versus 9,5 %) par rapport aux autres travailleurs.

La Figure 4 montre la relation entre l'incidence des troubles physiques importants et la peur de perdre l'emploi.

 

 

La Figure 5 met en évidence que la crainte de se trouver sans un emploi a une influence majeure aussi sur la vie privée.

 

 

 

Que faire ?

 

Avant tout je crois qu'il est très important de rendre publics les résultats des études, qui montrent une relation entre les conditions de travail et la santé. Je dis cela parce qu'il y a une espèce de conjuration du silence autour des études qui n'apportent pas d'optimisme à la société. Aujourd'hui on doit faire des injections d'optimisme, parce qu'on dit que c'est avec l'optimisme que la croissance va arriver. Quant à moi je suis plutôt pessimiste, je pense que la croissance, si elle arrive, va multiplier les places de travail dans le sud-est asiatique et pas tellement chez nous. Je crois qu'il faut vraiment créer une prise de conscience générale sur ce type de relations, pour que l'on puisse commencer à se poser des questions sur le modèle de développement économique qu'on doit avoir dans ce pays et en Europe.

Il faut en outre promouvoir ce qu'on appelle des interventions de prévention primaire, dont la plus importante doit se faire au niveau des politiques publiques. On s'est aperçu depuis des années que la santé des gens dépend de décisions qui sont prises en dehors du secteur sanitaire. Si on modifie une loi sur le travail ou sur l'environnement, cette loi aura des conséquences directes sur la santé des gens.

Aujourd'hui on peut dire que les décisions du ministre des finances sont plus importantes pour la santé que celles du ministre de la santé.

La prévention primaire devrait également se situer au niveau des entreprises, où elle consiste à identifier les facteurs de stress et à essayer de les diminuer ou de les éliminer. C'est très simple à dire, mais c'est presque impossible à pratiquer, parce qu'aujourd'hui on est en état permanent de guerre économique où la survie de quelqu'un dépend de la mort de quelqu'un d'autre. Chaque entreprise est une micro-dictature. Le système démocratique est aussi conçu pour permettre à toutes ces dictatures de vivre tranquillement, parce que les droits démocratiques qu'on a au dehors n'existent plus à l'intérieur de l'entreprise.

Il faut enfin, et c'est probablement la seule chose qu'on fait (mais pas partout), c'est promouvoir promouvoir ce qu'on appelle les interventions de préventions secondaires: mettre en oeuvre des techniques et des pratiques qui permettent au travailleur une meilleure gestion du stress. Pratiquement c'est le psychologue d'entreprise qui s'en occupe. Il dit au travailleur:« Tu es dans la m... , mais il y en a d'autres qui y sont encore plus que toi; au fond, tu n'es pas encore si mal. » Je caricature pour bien me faire comprendre.

 

Pour conclure...

... je crois que les premiers et les plus importants déterminants de la santé sont de type économique et social, donc les remèdes doivent être aussi de type économique et social.

 

 

Ce n'est pas tellement la prescription d'antidépresseurs qui va résoudre le problème. Les médecins généralistes voient tous les jours concrètement les conséquences de la précarité du travail. Les médecins sont les seuls professionnels crédibles lorsqu'on parle de santé. Donc c'est aussi à eux de prendre position clairement et de dire que, dans certains cas, il faut essayer de transformer ou de modifier quelque chose dans les conditions de production. Or, la seule chose que les médecins puissent faire, aujourd'hui, c'est prescrire des somnifères, des tranquillisants, des antidépresseurs ou des stimulants. Ce n'est évidemment pas avec cela qu'on change les conditions sociales et économiques qui sont à la base de la création de cette morbidité croissante.

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