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C'est pour moi un honneur et un plaisir de vous
entretenir, ici à Delémont, de ce thème
si actuel. Je ne prétends pas vous présenter
des vérités inattaquables ou des connaissances
nouvelles: j'aimerais simplement créer une base pour
une libre discussion. Lors de ses voeux de Nouvel-An, M.
Cotti, Président de la Confédération, a
proposé que, dans les douze prochains mois et au
delà, nous conduisions un large débat sur
l'avenir aussi bien politique qu'économique de notre
pays. Ce n'est que si nous nous faisons de claires
représentations à ce sujet et si en
résultent des points de cristallisation que nous
pourrons aborder la réforme de la Constitution
fédérale. Donc avant tout s'impose un
débat à la recherche continue du "de quoi
s'agit-il ?", si possible sans dérive vers la vaine
polémique personnelle, mais en confrontations
concrètes entre tous ceux qui sont conscients des
particularités de notre pays.
Voici les points de mon exposé:
La crise comme
chance
Dans un essai sur les pays alpins, Mme de Stäel
écrit en 1813: "La simplicité des moeurs,
l'attachement aux anciennes coutumes, la sage
uniformité du mode de vie nous rendent le
passé plus proche et l'avenir plus familier. Cette
uniformité de l'histoire permet d'embrasser plusieurs
siècles d'un seul coup d'oeil." Elle ajoute: " La
Suisse est tranquille depuis cinq siècles; depuis
cinq siècles on y compte plus de sages
générations que de grands hommes." Il est vrai
que ces formulations sentent leur romantisme; elles ont
été relativisées par l'ancien
conseiller national zurichois Ernst Bieri dans un article
intitulé "Bundesstaat statt Mythos" paru le 9 octobre
1990 dans la Neue Zürcher Zeitung. En effet, "bien des
siècles avant la constitution de l'état
fédéral, la Suisse a été
caractérisée par le choc incessant de forces
contradictoires, et en aucun cas par une harmonieuse
unité nationale. L'unité et la
solidarité nationales ressenties durant la
deuxième guerre mondiale et à sa suite doivent
être considérées comme la grande
exception".
L'histoire du monde occidental n'est faite que de crises.
La chronique de la Suisse au XIXè siècle
m'apprend par exemple qu'en 1817, après les
turbulences des guerres napoléoniennes et une
mauvaise récolte, des milliers de personnes sont
mortes de faim. Entre 1820 et 1830, les salaires
réels se sont effondrés de 20 à 50 %.
Il y a à peine plus de cent ans, ma ville de Zurich a
connu une épidémie de choléra. Zurich,
après Lyon le centre de la production de la soie, et
la première dans le monde pour le commerce de la
soie, a perdu cette source de richesse en quelques
décennies. Le développement de la navigation
à vapeur et plus tard des chemins de fer a
provoqué une totale restructuration de
l'économie et a signifié d'innombrables
tragédies individuelles par la disparition de
métiers devenus obsolètes.
Nous devons tous accepter, citoyens, chefs d'entreprise,
syndicalistes, que tout change, maintenant comme jadis. Ces
troubles incessants se jouent devant nos yeux à la
fois fascinés et effrayés. Il n'y a rien de
pire que cette nostalgie simpliste qui, comme je viens de le
montrer, est sans fondement. Certaines des valeurs morales
des anciennes générations deviennent
apparemment des non-valeurs, des structures politiques et
économiques sont détruites, sans que rien de
nouveau ne repousse sur ces friches. Il importe alors que
nous nous forgions une nouvelle approche du monde, que
s'imposent des visions et des innovations, centrées
avant tout sur la conception du travail et sur sa valeur
sociale.
Malheureusement, les travaux de bien des
spécialistes d'éthique sociale, dont j'ai lu
récemment plusieurs ouvrages, ne sont pas d'un grand
secours, parce qu'ils se confinent dans un intellectualisme
formel ou parce qu'ils sont trop loin de la vie
réelle.
Le
refrain de la globalisation
Dit un peu sommairement, on peut attribuer une part de
responsabilité dans la crise qui nous secoue à
la mondialisation, conséquence elle-même des
nouveaux développements technologiques. La
concurrence est mondiale et peut développer ses
effets sous le signe du libre marché. Par
exemple, le banquier suisse qui reçoit sur son
écran informatique la demande d'offre de dix mille
actions suisses de première qualité par un
fonds de pension de Hong-Kong, ce banquier sait que des
demandes d'offre semblables vont en même temps par
exemple à Francfort et à Londres. Les
relations personnelles et les relations d'affaires
soigneusement entretenues depuis des décennies ne
comptent plus: ce qui compte, c'est le prix "après la
virgule". Les lieux de production s'installent dans les pays
à faibles salaires et exportent de là dans le
monde entier; et je ne parle même pas des fruits
tropicaux auxquels on a habitué nos goûts en
toute saison et qui sont transportés d'un continent
à l'autre avec une dépense énorme
d'énergie.
Mais nous autres chefs d'entreprises suisses devons
considérer ces éléments avec la retenue
nécessaire. Les échanges commerciaux de la
Suisse avec l'Allemagne correspondent tout de même
environ au trois quarts de ceux que l'Allemagne entretient
avec les Etats-Unis. La Suisse est le deuxième client
de l'Union Européenne après les Etats-Unis et
son troisième fournisseur. Nous n'avons donc aucune
raison de nous présenter en mendiants à
Bruxelles dans nos négociations sur les accords
bilatéraux avec l'Union Européenne. Pas de
raison non plus de désespérer devant les
dimensions qu'impose la mondialisation, car, compte tenu de
notre petit marché intérieur, nous pratiquons
depuis longtemps les marchés d'outre-mer.
S'associent étroitement à la mondialisation
de nouveaux slogans et des objectifs prétendument
valables. Il y a à peine vingt ans, c'était
"Small is beautiful" ou "diversification". Ces termes ont
maintenant disparus de notre vocabulaire pour être
remplacés par "global player" (groupe d'importance
mondiale) et par "focusing" (concentration). Hans-Peter
Platz, rédacteur en chef de la Basler Zeitung,
écrivait en fin d'année passée que le
vocabulaire économique était un
cimetière plein de cadavres tenus naguère
encore en haute estime. Il en sera de même à
l'avenir, et nous ferions bien de considérer d'un
oeil critique tout nouveau concept économique. Par
exemple, "Internet" et "village global" perdent maintenant
déjà de leur caractère
ésotérique.
Une présence en tous lieux du globe est
impossible, du moins pour une entreprise de service, nous en
aurons la preuve dans un proche avenir, car l'homme
lui-même y fera obstacle; j'y reviendrai plus loin. La
rationalisation et l'intégration de la recherche est
une chose, se faire une bonne place sur la liste mondiale en
est une autre.
Le sénateur décédé des
Etats-Unis J. William Fulbright, spécialiste de la
politique étrangère et excellent connaisseur
de l'histoire de l'humanité, a écrit au
Président Johnson: "La Grèce, Rome, l'Espagne,
l'Angleterre, l'Allemagne et d'autres, ont perdu leur
prééminence parce qu'elles n'avaient pas
reconnu quelles étaient leurs limites, ou, comme je
le dis, à cause de l'arrogance que leur donnait leur
pouvoir."
Notre relation
au temps
Le développement ultra-rapide des technologies et
la mondialisation de la concurrence ont rendu impossible le
lent mûrissement des idées. Le chef
d'entreprise doit prendre de plus en plus de
décisions dans des délais de plus en plus
courts. La lutte concurrentielle pousse à anticiper.
On n'a plus le temps d'éprouver suffisamment la
qualité de produits destinés pourtant au long
terme. Le manager moderne n'est plus comparable au patron de
jadis, qui voulait assurer l'avenir de sa "famille" à
long terme et qui s'identifiait complètement, et
souvent pour toute sa vie, à son entreprise. Pour le
jeune manager de maintenant, les exigences que lui pose son
activité par ailleurs fascinante sont à
très court terme; une retraite anticipée et
lucrative ou ce qu'on appelle souvent le parachute
doré font partie de ses perspectives d'avenir.
Le regard est fixé sur le bilan de fin
d'année, et ainsi s'efface la politique à long
terme des entreprises.
Le bénéfice annuel est l'objectif de tous
les dirigeants et tout est orienté vers un
résultat annuel positif, même au risque de
résultats négatifs à long terme. Il en
va de même pour ces généreuses
distributions d'actions aux collaborateurs. Les
entreprises américaines engagent leurs cadres
à acquérir de leurs propres actions
jusqu'à hauteur de une à cinq années de
leurs revenus. Les représentations de valeurs de nos
jeunes managers étant "made in USA", cette politique
tend à devenir aussi la nôtre. Nous n'osons pas
imaginer l'effet sur le fonctionnement et le climat de
l'entreprise que pourrait avoir une dépression
durable et une baisse des actions. Le "fast buck", le gain
rapide, est tentant, d'où nos craintes d'une
criminalisation de notre économie.
Il y a quelques années, le bestseller
américain de Tom Wolfe. "The bonfire of the vanities"
a trouvé de nombreux lecteurs dans notre pays;
l'auteur y décrit de manière impressionnante
le monde d'illusion de Wallstreet où les limites du
droit et du non-droit sont très floues. Dans bien des
cas en Suisse, entraînés dans un commerce
toujours plus international et plus complexe, nous nous
rapprochons dangereusement de cette mentalité. Alors
qu'aux Etats-unis, en tout cas dans le domaine des banques
et de la bourse, les comportements fautifs sont
examinés avec une rigueur professionnelle, nos
autorités suisses d'enquête se signalent
souvent par leur naïvté en matière
économique et par leur laisser-faire. Or une lutte
efficace et expéditive contre ce laisser-faire est
déterminante pour le maintien des fondements de notre
ordre social.
Actionnariat
et paix sociale
On attribue la phrase suivante à un
célèbre banquier allemand: "L'actionnaire est
stupide et arrogant. Stupide parce qu'il achète des
actions, arrogant parce qu'il veut en plus des dividendes."
En quelques décennies, cette réflexion a perdu
toute son actualité; les actionnaires ne sont plus
les spectateurs muets de l'assemblée
générale; la presse économique et les
analystes financiers exigent plus de transparence et ne se
contentent plus de lieux communs. Le rapport trimestriel
exigé des sociétés doit tenir compte du
légitime besoin d'information de l'actionnaire,
encore que les données présentées
soient souvent peu précises. La "shareholder value"
est un nouveau critère d'estimation du large public,
pour qui aussi seules comptent les considérations
à courte vue, c'est-à-dire les
résultats des toutes prochaines années.
Nous tombons d'un extrême à l'autre. Les
actionnaires étaient naguère quantité
négligeable, maintenant toutes autres
considérations (à commencer par le sort des
employés de l'entreprise) passent derrière
leurs revendications de gain. Les rationalisations sont de
plus en plus intenses et se font sans grandes
considérations sociales, le spectre du communisme
ayant apparemment pour toujours disparu. Et pendant que nous
donnons avec empressement dans la "shareholder value"
importée des USA, des tendances contraires se
manifestent dans ce même pays. Robert Reich, ancien
ministre du travail des Etats-Unis, plusieurs
économistes et Richard H. Koppes, administrateur d'un
des plus importants fonds de pension des USA avec environ
cent milliards de dollars, se font les chantres d'une
nouvelle orientation, en appellent à l'investisseur
à long terme, et ne veulent plus sacrifier le capital
humain sur l'autel des gains boursiers à court terme.
Deux récents ouvrages parus aux USA, "Everything for
sale The Virtues and Limits of Markets", de Robert Kuttner
(Knopf éditeur, New-York), et "One World, Ready or
Not", de William Greider (Simon et Schuster éditeurs,
New-York), s'en prennent de façon critique au
marché libre et dérégulé. C'est
sans doute avec notre retard habituel que nous
enregistrerons cette nouvelle tendance.
Le danger de la reprise de sociétés au
rendement relativement faible par des investisseurs ou des
"raiders" nationaux ou étrangers subsiste et
conditionne négativement le comportement social des
directions d'entreprises, et cela tant que nous n'aurons
pas, dans un proche avenir, assigné des limites
à la mondialisation du marché libre. Dans ce
cas aussi se manifestent quelques premiers signes.
L'importance
des petites et moyennes entreprises
La fondation américaine "Heritage" et le Wall
Street Journal ont publié leur "Index de la
liberté économique" pour 1997, qui, se fondant
sur dix facteurs, analyse le niveau de liberté
économique dans 150 pays; cette enquête nous
apprend que la Suisse peut se targuer du marché le
plus libre d'Europe. Ces dernières années, les
fluctuations importantes n'ont pas manqué, les
entreprises de plus de 500 employés ayant
supprimé environ 60'000 postes et les entreprises de
moins de 500 employés avant créé
à peu près le même nombre d'emplois. Les
petites et moyennes entreprises créent le 80% du
produit intérieur brut, engagent le 80% des
apprentis, et représentent également 80% des
emplois. Elles constituent les forces innovatives de notre
économie, mais leurs voix dans le choeur des grandes
associations économiques est bien trop faible.
Les grands groupes internationaux et domiciliés en
Suisse font passer leurs revendications par leurs
représentants dans les associations
économiques et au Parlement fédéral.
Les responsables des petites et moyennes entreprises
manquent trop souvent de temps pour s'engager politiquement.
Les intérêts de ces grands groupes ne sont-ils
pas plus ou moins conditionnés par le fait que leurs
lieux de production et leurs marchés se trouvent sur
d'autres continents? (En moyenne, 40% du revenu annuel de
nos grandes banques vient de l'étranger). Dans le
doute, le responsable d'origine étrangère d'un
de ces groupes décidera-t-il en faveur de
l'économie suisse ou visera-t-il le profit
international? Ce n'est pas que je voudrais en aucune
façon m'opposer à l'engagement de cadres
étrangers dans les entreprises suisses lorsqu'ils
nous apportent à court terme des compétences
immédiatement nécessaires.
Encore
et toujours: l'homme comme mesure de toutes choses
Chaque époque a ses superstitions. Bien que Rilke
ait dit un jour: "Toute machine menace l'acquis", nous avons
foi sans esprit critique en l'avenir des nouvelles
technologies et nous n'envisageons que leur
côté positif. Nous faisons une confiance
excessive aux chiffres bien présentés dans
leur indispensable "software", espérant ainsi
maîtriser nos activités mondialisées,
éviter tout risque et tenir l'avenir en main. La
volonté d'étendre nos activités
croît sans cesse, nous oblige à de nouveaux
efforts et nous entretient dans une agitation continuelle.
C'est comme si, dans cette mêlée toujours plus
confuse, nous avions perdu de vue l'homme et ses limites
physiques et psychiques. Nous n'avons plus le temps de nous
connaître nous-mêmes, ni ceux qui vivent et
travaillent à côté de nous. Le
développement incessant des technologies oblige le
chef d'entreprise à une participation active
à la compétition intemationale. La nature
aussi, dont nous participons, est engagée dans cette
évolution; elle est un développement en phases
imperceptibles qui ne touchent jamais l'ensemble et qui
peuvent par conséquent comporter d'innombrables
"erreurs", cette lente et patiente opération
produisant quelques rares et menues réussites
(cité d'après Hans Jonas: "Das Prinzip
Verantwortung", page 70).
Mais c'est encore toujours l'homme qui fixe les limites,
lui dont le comportement imprévisible
représente un facteur d'insécurité
constante, lui dont les passions individuelles et nationales
ont le pouvoir d'ôter au futurologue toute
possibilité de juger.
J'aimerais exprimer cela en termes plus concrets. Je ne
peux étendre mes activités que si je dispose
dans mon entreprise des cadres nécessaires à
cette opération. Le recrutement de cadres sur le
marché international du travail doit rester une
exception. C'est au moyen d'un "software" adéquat que
les risques globaux doivent être reconnus et couverts,
mais ce "software" est créé et
surveillé par des hommes. Ce qui est décisif
pour la conduite d'une entreprise et pour l'esprit qui
l'anime, ce sont les personnes qui la dirigent. Elles
doivent être des exemples, aussi à notre
époque. Ce ne sont pas seulement les salaires et les
extras des collaborateurs d'une entreprise qui comptent; les
petits gestes interpersonnels sont chaque jour plus
importants. Assurément, les analystes financiers et
la presse économique ne peuvent rendre compte de ces
relations interpersonnelles, dont ils ne peuvent faire ces
slogans qu'ils aiment tant.
Avec ce qu'on appelle les "fondamentaux", qui sont les
données de base de la macro-économie
nationale, nous tentons de percer l'avenir sous la forme
d'analyses subtiles. Mais à chaque fois des facteurs
humains imprévisibles se mettent en travers de ces
prévisions et dessinent un avenir tout
différent de celui qui avait été
annoncé. Pour les entreprises, ce sont des
scénaris variés qui doivent être
imaginés, et non des souhaits, quels que soient leurs
fondements scientifiques.
Pendant des années, on a parlé des "tigres"
du Sud-est asiatique, alors que, selon une estimation du
Fonds Monétaire International, certains de ces
états n'avaient pas encore atteint la part de la
production mondiale qu'ils avaient en 1900. La
débâcle actuelle de cet espace
économique ne pourrait donc pas être pire. En
admettant qu'ait existé à l'époque de
notre moyen âge européen cette estimable
profession de futurologues et de pronosticiens
(peut-être que c'était les astrologues), compte
tenu de la supériorité des Chinois et des
Arabes à cette époque en matière
culturelle, scientifique et technique, ils n'auraient
assurément pas prévu que la révolution
industrielle déclenchée au milieu de ce
deuxième millénaire déboucherait sur la
suprématie du monde occidental. Le cours de
l'histoire échappe à la logique humaine.
Je me permets de conclure par une réflexion
personnelle ces quelques remarques qui tendaient à
montrer que l'homme reste la mesure de toutes choses. On me
demande souvent en quoi consiste mon activité comme
président d'honneur de la banque. Voilà: une
de mes tâches les plus importantes est le dialogue
avec les jeunes dans l'entreprise. Ils sont notre avenir, et
ce que je retire de ces discussions me rend en
général optimiste. Je cherche à
repérer parmi ces jeunes lesquels méritent
d'être encouragés et chargés de
tâches de confiance. Il y a là un trésor
important, même si les déceptions ne sont pas
rares.
Essai de vue
d'ensemble
Nous ne sommes pas les seuls à être
confrontés à ces profondes transformations. En
France, les démographes calculent que dans quelques
décennies les musulmans constitueront la population
majoritaire; en Allemagne, Est et Ouest ne sont de loin
pas au même niveau; en Italie, la
disparité sociale entre Nord et Sud est encore
évidente malgré le flux de milliards
versé dans le Mezzogiorno. Nous autres
Européens nous trouvons tous confrontés
à la seule superpuissance encore existante, les
Etats-Unis, qui renforcent sans cesse leur influence sur le
vieux continent. Un article de fond récent de la Neue
Zürcher Zeitung parlait de l'arrogance croissante des
Américains. L'affaiblissement du rôle des
états-nations en regard des dimensions toujours plus
impressionnantes des grands groupes internationaux nous
concerne tous en Europe. C'est aux environs de 1875 que nous
sommes entrés dans l'ère des
états-nations, et déjà la mode est
venue de parler de leur fin. L'état-nation dit
le droit et protège le faible (ce n'est pas par
hasard que nous nous appelons Confédération
suisse, c'est-à-dire alliance sous serment; en
allemand Eidgenossenschaft: fédération de
compagnons liés par serment). Peut-être
sommes-nous en train de prendre le chemin d'une
régionalisation à l'échelle de
l'Europe, et les conflits d'intérêts avec les
investisseurs à l'échelle mondiale ne se
feront pas attendre et exigeront une solution. Je reviens au
cas particulier de la Suisse, qui comme tous les autres pays
est un "Sonderfall". En 1996, la petite Suisse avec le
Liechtenstein a déposé 1778 brevets
auprès du Bureau européen des brevets,
c'est-à-dire plus que la Grande-Bretagne et environ
la moitié moins que la France pourtant beaucoup plus
grande. Par rapport à la petitesse de notre pays, les
six prix Nobel suisses de ces dernières 25
années, c'est quand même quelque chose! Aux
dernières olympiades professionnelles, les trente
quatrièmes, on a enregistré des candidats et
des candidates de 31 pays; le pays le plus titré a
été la Suisse, avec 18 médailles. Notre
bureaucratie suisse n'échappe pas à la
lourdeur, mais, d'après mes propres constatations,
elle est largement plus efficace que celle de
beaucoup d'autres pays. Dans tout le pays se créent
de nouvelles entreprises dotées de programmes
technologiques intéressants; une nouvelle
génération économique est en train de
pousser, même si le temps provoquera des
éliminations. Par l'autonomisation de certains de
leurs secteurs (outsourcing), certains de nos grands groupes
renforcent leur efficacité tout en devenant plus
intéressants pour les actionnaires. L'écart
entre nos centres de recherche et les applications pratiques
s'amenuise. Pour reprendre les termes du Conseiller
fédéral Villiger lors de la journée
suisse des banquiers de 1996, la Suisse est devenue un grand
chantier politique, mais aussi économique. De 1970
à 1990, les journées de travail perdues par
suite de grèves s'élèvent à
quarante par année pour mille travailleurs en
Allemagne, à six pour l'Autriche, et à une
journée pour la Suisse grâce à la paix
du travail: c'est le taux européen le plus bas.
L'historien bâlois Jakob Burckhardt a dit un jour que
les héros qu'il admirait le plus étaient
Oedipe, Hercule et Ulysse, parce qu'ils ont montré
jusque dans leurs épreuves leurs qualités
d'endurance et de volonté. Nous aurons bien besoin de
ces qualités dans les prochaines années qui
s'annoncent pleines de turbulences et de fermentations. Et
si nous venons à douter de notre avenir parce que les
progrès sont trop ténus ou à cause de
débats parlementaires stériles, rappelons-nous
la réflexion de Jean-Paul Sartre: "Dans nos
sociétés en mouvement, les retards donnent
quelques fois de l'avance".
4.3.1998
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