L'HOMME COMME MESURE DE TOUTE

CHOSE, AUSSI DANS NOTRE EPOQUE DE

GLOBALISATION

Conférence de M. Hans Vontobel, banquier,

le 11 mars 1998 à Delémont

dans le cadre des "mercredis de Partenaires pour l'Emploi"

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 C'est pour moi un honneur et un plaisir de vous entretenir, ici à Delémont, de ce thème si actuel. Je ne prétends pas vous présenter des vérités inattaquables ou des connaissances nouvelles: j'aimerais simplement créer une base pour une libre discussion. Lors de ses voeux de Nouvel-An, M. Cotti, Président de la Confédération, a proposé que, dans les douze prochains mois et au delà, nous conduisions un large débat sur l'avenir aussi bien politique qu'économique de notre pays. Ce n'est que si nous nous faisons de claires représentations à ce sujet et si en résultent des points de cristallisation que nous pourrons aborder la réforme de la Constitution fédérale. Donc avant tout s'impose un débat à la recherche continue du "de quoi s'agit-il ?", si possible sans dérive vers la vaine polémique personnelle, mais en confrontations concrètes entre tous ceux qui sont conscients des particularités de notre pays.

Voici les points de mon exposé:

 

La crise comme chance

Dans un essai sur les pays alpins, Mme de Stäel écrit en 1813: "La simplicité des moeurs, l'attachement aux anciennes coutumes, la sage uniformité du mode de vie nous rendent le passé plus proche et l'avenir plus familier. Cette uniformité de l'histoire permet d'embrasser plusieurs siècles d'un seul coup d'oeil." Elle ajoute: " La Suisse est tranquille depuis cinq siècles; depuis cinq siècles on y compte plus de sages générations que de grands hommes." Il est vrai que ces formulations sentent leur romantisme; elles ont été relativisées par l'ancien conseiller national zurichois Ernst Bieri dans un article intitulé "Bundesstaat statt Mythos" paru le 9 octobre 1990 dans la Neue Zürcher Zeitung. En effet, "bien des siècles avant la constitution de l'état fédéral, la Suisse a été caractérisée par le choc incessant de forces contradictoires, et en aucun cas par une harmonieuse unité nationale. L'unité et la solidarité nationales ressenties durant la deuxième guerre mondiale et à sa suite doivent être considérées comme la grande exception".

L'histoire du monde occidental n'est faite que de crises. La chronique de la Suisse au XIXè siècle m'apprend par exemple qu'en 1817, après les turbulences des guerres napoléoniennes et une mauvaise récolte, des milliers de personnes sont mortes de faim. Entre 1820 et 1830, les salaires réels se sont effondrés de 20 à 50 %. Il y a à peine plus de cent ans, ma ville de Zurich a connu une épidémie de choléra. Zurich, après Lyon le centre de la production de la soie, et la première dans le monde pour le commerce de la soie, a perdu cette source de richesse en quelques décennies. Le développement de la navigation à vapeur et plus tard des chemins de fer a provoqué une totale restructuration de l'économie et a signifié d'innombrables tragédies individuelles par la disparition de métiers devenus obsolètes.

Nous devons tous accepter, citoyens, chefs d'entreprise, syndicalistes, que tout change, maintenant comme jadis. Ces troubles incessants se jouent devant nos yeux à la fois fascinés et effrayés. Il n'y a rien de pire que cette nostalgie simpliste qui, comme je viens de le montrer, est sans fondement. Certaines des valeurs morales des anciennes générations deviennent apparemment des non-valeurs, des structures politiques et économiques sont détruites, sans que rien de nouveau ne repousse sur ces friches. Il importe alors que nous nous forgions une nouvelle approche du monde, que s'imposent des visions et des innovations, centrées avant tout sur la conception du travail et sur sa valeur sociale.

Malheureusement, les travaux de bien des spécialistes d'éthique sociale, dont j'ai lu récemment plusieurs ouvrages, ne sont pas d'un grand secours, parce qu'ils se confinent dans un intellectualisme formel ou parce qu'ils sont trop loin de la vie réelle. 

Le refrain de la globalisation

Dit un peu sommairement, on peut attribuer une part de responsabilité dans la crise qui nous secoue à la mondialisation, conséquence elle-même des nouveaux développements technologiques. La concurrence est mondiale et peut développer ses effets sous le signe du libre marché. Par exemple, le banquier suisse qui reçoit sur son écran informatique la demande d'offre de dix mille actions suisses de première qualité par un fonds de pension de Hong-Kong, ce banquier sait que des demandes d'offre semblables vont en même temps par exemple à Francfort et à Londres. Les relations personnelles et les relations d'affaires soigneusement entretenues depuis des décennies ne comptent plus: ce qui compte, c'est le prix "après la virgule". Les lieux de production s'installent dans les pays à faibles salaires et exportent de là dans le monde entier; et je ne parle même pas des fruits tropicaux auxquels on a habitué nos goûts en toute saison et qui sont transportés d'un continent à l'autre avec une dépense énorme d'énergie.

Mais nous autres chefs d'entreprises suisses devons considérer ces éléments avec la retenue nécessaire. Les échanges commerciaux de la Suisse avec l'Allemagne correspondent tout de même environ au trois quarts de ceux que l'Allemagne entretient avec les Etats-Unis. La Suisse est le deuxième client de l'Union Européenne après les Etats-Unis et son troisième fournisseur. Nous n'avons donc aucune raison de nous présenter en mendiants à Bruxelles dans nos négociations sur les accords bilatéraux avec l'Union Européenne. Pas de raison non plus de désespérer devant les dimensions qu'impose la mondialisation, car, compte tenu de notre petit marché intérieur, nous pratiquons depuis longtemps les marchés d'outre-mer.

S'associent étroitement à la mondialisation de nouveaux slogans et des objectifs prétendument valables. Il y a à peine vingt ans, c'était "Small is beautiful" ou "diversification". Ces termes ont maintenant disparus de notre vocabulaire pour être remplacés par "global player" (groupe d'importance mondiale) et par "focusing" (concentration). Hans-Peter Platz, rédacteur en chef de la Basler Zeitung, écrivait en fin d'année passée que le vocabulaire économique était un cimetière plein de cadavres tenus naguère encore en haute estime. Il en sera de même à l'avenir, et nous ferions bien de considérer d'un oeil critique tout nouveau concept économique. Par exemple, "Internet" et "village global" perdent maintenant déjà de leur caractère ésotérique.

Une présence en tous lieux du globe est impossible, du moins pour une entreprise de service, nous en aurons la preuve dans un proche avenir, car l'homme lui-même y fera obstacle; j'y reviendrai plus loin. La rationalisation et l'intégration de la recherche est une chose, se faire une bonne place sur la liste mondiale en est une autre.

Le sénateur décédé des Etats-Unis J. William Fulbright, spécialiste de la politique étrangère et excellent connaisseur de l'histoire de l'humanité, a écrit au Président Johnson: "La Grèce, Rome, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne et d'autres, ont perdu leur prééminence parce qu'elles n'avaient pas reconnu quelles étaient leurs limites, ou, comme je le dis, à cause de l'arrogance que leur donnait leur pouvoir." 

Notre relation au temps

Le développement ultra-rapide des technologies et la mondialisation de la concurrence ont rendu impossible le lent mûrissement des idées. Le chef d'entreprise doit prendre de plus en plus de décisions dans des délais de plus en plus courts. La lutte concurrentielle pousse à anticiper. On n'a plus le temps d'éprouver suffisamment la qualité de produits destinés pourtant au long terme. Le manager moderne n'est plus comparable au patron de jadis, qui voulait assurer l'avenir de sa "famille" à long terme et qui s'identifiait complètement, et souvent pour toute sa vie, à son entreprise. Pour le jeune manager de maintenant, les exigences que lui pose son activité par ailleurs fascinante sont à très court terme; une retraite anticipée et lucrative ou ce qu'on appelle souvent le parachute doré font partie de ses perspectives d'avenir.

Le regard est fixé sur le bilan de fin d'année, et ainsi s'efface la politique à long terme des entreprises.

Le bénéfice annuel est l'objectif de tous les dirigeants et tout est orienté vers un résultat annuel positif, même au risque de résultats négatifs à long terme. Il en va de même pour ces généreuses distributions d'actions aux collaborateurs. Les entreprises américaines engagent leurs cadres à acquérir de leurs propres actions jusqu'à hauteur de une à cinq années de leurs revenus. Les représentations de valeurs de nos jeunes managers étant "made in USA", cette politique tend à devenir aussi la nôtre. Nous n'osons pas imaginer l'effet sur le fonctionnement et le climat de l'entreprise que pourrait avoir une dépression durable et une baisse des actions. Le "fast buck", le gain rapide, est tentant, d'où nos craintes d'une criminalisation de notre économie.

Il y a quelques années, le bestseller américain de Tom Wolfe. "The bonfire of the vanities" a trouvé de nombreux lecteurs dans notre pays; l'auteur y décrit de manière impressionnante le monde d'illusion de Wallstreet où les limites du droit et du non-droit sont très floues. Dans bien des cas en Suisse, entraînés dans un commerce toujours plus international et plus complexe, nous nous rapprochons dangereusement de cette mentalité. Alors qu'aux Etats-unis, en tout cas dans le domaine des banques et de la bourse, les comportements fautifs sont examinés avec une rigueur professionnelle, nos autorités suisses d'enquête se signalent souvent par leur naïvté en matière économique et par leur laisser-faire. Or une lutte efficace et expéditive contre ce laisser-faire est déterminante pour le maintien des fondements de notre ordre social.

Actionnariat et paix sociale

On attribue la phrase suivante à un célèbre banquier allemand: "L'actionnaire est stupide et arrogant. Stupide parce qu'il achète des actions, arrogant parce qu'il veut en plus des dividendes." En quelques décennies, cette réflexion a perdu toute son actualité; les actionnaires ne sont plus les spectateurs muets de l'assemblée générale; la presse économique et les analystes financiers exigent plus de transparence et ne se contentent plus de lieux communs. Le rapport trimestriel exigé des sociétés doit tenir compte du légitime besoin d'information de l'actionnaire, encore que les données présentées soient souvent peu précises. La "shareholder value" est un nouveau critère d'estimation du large public, pour qui aussi seules comptent les considérations à courte vue, c'est-à-dire les résultats des toutes prochaines années.

Nous tombons d'un extrême à l'autre. Les actionnaires étaient naguère quantité négligeable, maintenant toutes autres considérations (à commencer par le sort des employés de l'entreprise) passent derrière leurs revendications de gain. Les rationalisations sont de plus en plus intenses et se font sans grandes considérations sociales, le spectre du communisme ayant apparemment pour toujours disparu. Et pendant que nous donnons avec empressement dans la "shareholder value" importée des USA, des tendances contraires se manifestent dans ce même pays. Robert Reich, ancien ministre du travail des Etats-Unis, plusieurs économistes et Richard H. Koppes, administrateur d'un des plus importants fonds de pension des USA avec environ cent milliards de dollars, se font les chantres d'une nouvelle orientation, en appellent à l'investisseur à long terme, et ne veulent plus sacrifier le capital humain sur l'autel des gains boursiers à court terme. Deux récents ouvrages parus aux USA, "Everything for sale The Virtues and Limits of Markets", de Robert Kuttner (Knopf éditeur, New-York), et "One World, Ready or Not", de William Greider (Simon et Schuster éditeurs, New-York), s'en prennent de façon critique au marché libre et dérégulé. C'est sans doute avec notre retard habituel que nous enregistrerons cette nouvelle tendance.

Le danger de la reprise de sociétés au rendement relativement faible par des investisseurs ou des "raiders" nationaux ou étrangers subsiste et conditionne négativement le comportement social des directions d'entreprises, et cela tant que nous n'aurons pas, dans un proche avenir, assigné des limites à la mondialisation du marché libre. Dans ce cas aussi se manifestent quelques premiers signes.

L'importance des petites et moyennes entreprises

La fondation américaine "Heritage" et le Wall Street Journal ont publié leur "Index de la liberté économique" pour 1997, qui, se fondant sur dix facteurs, analyse le niveau de liberté économique dans 150 pays; cette enquête nous apprend que la Suisse peut se targuer du marché le plus libre d'Europe. Ces dernières années, les fluctuations importantes n'ont pas manqué, les entreprises de plus de 500 employés ayant supprimé environ 60'000 postes et les entreprises de moins de 500 employés avant créé à peu près le même nombre d'emplois. Les petites et moyennes entreprises créent le 80% du produit intérieur brut, engagent le 80% des apprentis, et représentent également 80% des emplois. Elles constituent les forces innovatives de notre économie, mais leurs voix dans le choeur des grandes associations économiques est bien trop faible.

Les grands groupes internationaux et domiciliés en Suisse font passer leurs revendications par leurs représentants dans les associations économiques et au Parlement fédéral. Les responsables des petites et moyennes entreprises manquent trop souvent de temps pour s'engager politiquement. Les intérêts de ces grands groupes ne sont-ils pas plus ou moins conditionnés par le fait que leurs lieux de production et leurs marchés se trouvent sur d'autres continents? (En moyenne, 40% du revenu annuel de nos grandes banques vient de l'étranger). Dans le doute, le responsable d'origine étrangère d'un de ces groupes décidera-t-il en faveur de l'économie suisse ou visera-t-il le profit international? Ce n'est pas que je voudrais en aucune façon m'opposer à l'engagement de cadres étrangers dans les entreprises suisses lorsqu'ils nous apportent à court terme des compétences immédiatement nécessaires.

Encore et toujours: l'homme comme mesure de toutes choses

Chaque époque a ses superstitions. Bien que Rilke ait dit un jour: "Toute machine menace l'acquis", nous avons foi sans esprit critique en l'avenir des nouvelles technologies et nous n'envisageons que leur côté positif. Nous faisons une confiance excessive aux chiffres bien présentés dans leur indispensable "software", espérant ainsi maîtriser nos activités mondialisées, éviter tout risque et tenir l'avenir en main. La volonté d'étendre nos activités croît sans cesse, nous oblige à de nouveaux efforts et nous entretient dans une agitation continuelle. C'est comme si, dans cette mêlée toujours plus confuse, nous avions perdu de vue l'homme et ses limites physiques et psychiques. Nous n'avons plus le temps de nous connaître nous-mêmes, ni ceux qui vivent et travaillent à côté de nous. Le développement incessant des technologies oblige le chef d'entreprise à une participation active à la compétition intemationale. La nature aussi, dont nous participons, est engagée dans cette évolution; elle est un développement en phases imperceptibles qui ne touchent jamais l'ensemble et qui peuvent par conséquent comporter d'innombrables "erreurs", cette lente et patiente opération produisant quelques rares et menues réussites (cité d'après Hans Jonas: "Das Prinzip Verantwortung", page 70).

Mais c'est encore toujours l'homme qui fixe les limites, lui dont le comportement imprévisible représente un facteur d'insécurité constante, lui dont les passions individuelles et nationales ont le pouvoir d'ôter au futurologue toute possibilité de juger.

J'aimerais exprimer cela en termes plus concrets. Je ne peux étendre mes activités que si je dispose dans mon entreprise des cadres nécessaires à cette opération. Le recrutement de cadres sur le marché international du travail doit rester une exception. C'est au moyen d'un "software" adéquat que les risques globaux doivent être reconnus et couverts, mais ce "software" est créé et surveillé par des hommes. Ce qui est décisif pour la conduite d'une entreprise et pour l'esprit qui l'anime, ce sont les personnes qui la dirigent. Elles doivent être des exemples, aussi à notre époque. Ce ne sont pas seulement les salaires et les extras des collaborateurs d'une entreprise qui comptent; les petits gestes interpersonnels sont chaque jour plus importants. Assurément, les analystes financiers et la presse économique ne peuvent rendre compte de ces relations interpersonnelles, dont ils ne peuvent faire ces slogans qu'ils aiment tant.

Avec ce qu'on appelle les "fondamentaux", qui sont les données de base de la macro-économie nationale, nous tentons de percer l'avenir sous la forme d'analyses subtiles. Mais à chaque fois des facteurs humains imprévisibles se mettent en travers de ces prévisions et dessinent un avenir tout différent de celui qui avait été annoncé. Pour les entreprises, ce sont des scénaris variés qui doivent être imaginés, et non des souhaits, quels que soient leurs fondements scientifiques.

Pendant des années, on a parlé des "tigres" du Sud-est asiatique, alors que, selon une estimation du Fonds Monétaire International, certains de ces états n'avaient pas encore atteint la part de la production mondiale qu'ils avaient en 1900. La débâcle actuelle de cet espace économique ne pourrait donc pas être pire. En admettant qu'ait existé à l'époque de notre moyen âge européen cette estimable profession de futurologues et de pronosticiens (peut-être que c'était les astrologues), compte tenu de la supériorité des Chinois et des Arabes à cette époque en matière culturelle, scientifique et technique, ils n'auraient assurément pas prévu que la révolution industrielle déclenchée au milieu de ce deuxième millénaire déboucherait sur la suprématie du monde occidental. Le cours de l'histoire échappe à la logique humaine.

Je me permets de conclure par une réflexion personnelle ces quelques remarques qui tendaient à montrer que l'homme reste la mesure de toutes choses. On me demande souvent en quoi consiste mon activité comme président d'honneur de la banque. Voilà: une de mes tâches les plus importantes est le dialogue avec les jeunes dans l'entreprise. Ils sont notre avenir, et ce que je retire de ces discussions me rend en général optimiste. Je cherche à repérer parmi ces jeunes lesquels méritent d'être encouragés et chargés de tâches de confiance. Il y a là un trésor important, même si les déceptions ne sont pas rares.

Essai de vue d'ensemble

Nous ne sommes pas les seuls à être confrontés à ces profondes transformations. En France, les démographes calculent que dans quelques décennies les musulmans constitueront la population majoritaire; en Allemagne, Est et Ouest ne sont de loin pas au même niveau; en Italie, la disparité sociale entre Nord et Sud est encore évidente malgré le flux de milliards versé dans le Mezzogiorno. Nous autres Européens nous trouvons tous confrontés à la seule superpuissance encore existante, les Etats-Unis, qui renforcent sans cesse leur influence sur le vieux continent. Un article de fond récent de la Neue Zürcher Zeitung parlait de l'arrogance croissante des Américains. L'affaiblissement du rôle des états-nations en regard des dimensions toujours plus impressionnantes des grands groupes internationaux nous concerne tous en Europe. C'est aux environs de 1875 que nous sommes entrés dans l'ère des états-nations, et déjà la mode est venue de parler de leur fin. L'état-nation dit le droit et protège le faible (ce n'est pas par hasard que nous nous appelons Confédération suisse, c'est-à-dire alliance sous serment; en allemand Eidgenossenschaft: fédération de compagnons liés par serment). Peut-être sommes-nous en train de prendre le chemin d'une régionalisation à l'échelle de l'Europe, et les conflits d'intérêts avec les investisseurs à l'échelle mondiale ne se feront pas attendre et exigeront une solution. Je reviens au cas particulier de la Suisse, qui comme tous les autres pays est un "Sonderfall". En 1996, la petite Suisse avec le Liechtenstein a déposé 1778 brevets auprès du Bureau européen des brevets, c'est-à-dire plus que la Grande-Bretagne et environ la moitié moins que la France pourtant beaucoup plus grande. Par rapport à la petitesse de notre pays, les six prix Nobel suisses de ces dernières 25 années, c'est quand même quelque chose! Aux dernières olympiades professionnelles, les trente quatrièmes, on a enregistré des candidats et des candidates de 31 pays; le pays le plus titré a été la Suisse, avec 18 médailles. Notre bureaucratie suisse n'échappe pas à la lourdeur, mais, d'après mes propres constatations, elle est largement plus efficace que celle de beaucoup d'autres pays. Dans tout le pays se créent de nouvelles entreprises dotées de programmes technologiques intéressants; une nouvelle génération économique est en train de pousser, même si le temps provoquera des éliminations. Par l'autonomisation de certains de leurs secteurs (outsourcing), certains de nos grands groupes renforcent leur efficacité tout en devenant plus intéressants pour les actionnaires. L'écart entre nos centres de recherche et les applications pratiques s'amenuise. Pour reprendre les termes du Conseiller fédéral Villiger lors de la journée suisse des banquiers de 1996, la Suisse est devenue un grand chantier politique, mais aussi économique. De 1970 à 1990, les journées de travail perdues par suite de grèves s'élèvent à quarante par année pour mille travailleurs en Allemagne, à six pour l'Autriche, et à une journée pour la Suisse grâce à la paix du travail: c'est le taux européen le plus bas. L'historien bâlois Jakob Burckhardt a dit un jour que les héros qu'il admirait le plus étaient Oedipe, Hercule et Ulysse, parce qu'ils ont montré jusque dans leurs épreuves leurs qualités d'endurance et de volonté. Nous aurons bien besoin de ces qualités dans les prochaines années qui s'annoncent pleines de turbulences et de fermentations. Et si nous venons à douter de notre avenir parce que les progrès sont trop ténus ou à cause de débats parlementaires stériles, rappelons-nous la réflexion de Jean-Paul Sartre: "Dans nos sociétés en mouvement, les retards donnent quelques fois de l'avance".

 4.3.1998

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